JOURNÉE
SPÉCIALE
REGARDS SUR LA PENSÉE DE LÉPOQUE DEDO : REPRÉSENTATIONS
ET PRATIQUES
Organisée par Jacques JOLY et Jean-François SOUM
Placée sous légide de lEcole Française dExtrême-Orient
(E.F.E.O.)
Résumés
Jacques
JOLY, (Professeur à lUniversité
Eichi, Amagasaki, Japon) :
" Introduction : comment fut présentée
la pensée de lépoque dEdo au Japon : Inoue Tetsujirô
et Maruyama Masao. Les conséquences de leur approche ."
Cette intervention de pure introduction na dautre dessein que dindiquer
à la majorité de lauditoire non spécialiste quelques
repères susceptibles lui permettant de mieux sorienter dans la
suite des communications puis dans le débat de fin de journée.
Nous évoquerons dabord la figure dInoue Tetsujirô,
pilier de la propagation de lidéologie impériale familialiste
de Meiji, Taishô et même du début Shôwa fondée
sur un syncrétisme nationaliste shintô-confucéen et qui,
mu par la volonté daffirmer la valeur de la pensée de cette
époque, et donc du Japon, en montrant quelle pouvait se mouler
- se maquiller - à lintérieur des catégories de la
philosophie occidentale, offrit à la première un cadre et des
directions de recherche bien précises qui ne furent pas vraiment remises
en cause avant le dernier quart du siècle.
Cest à lintérieur de ce cadre mais dont il repoussa
les limites extrêmes jusquà lui faire refléter des
images très différentes - celles de la démocratie et du
pacifisme - quévolua la pensée de Maruyama Masao, le père
de lhistoire intellectuelle politique au Japon et lun des esprits
les plus pertinents de son siècle. Nous nous contenterons, faute de temps,
de résumer sa thèse selon laquelle la pensée dEdo
renferme, dans le mouvement de contestation interne du confucianisme du kogaku
- mouvement précédemment dégagé par Inoue - et notamment
dans la méthodologie pratiquée par Ogyû Sorai, les fondements
dune conscience historique, elle-même prémisse à laffirmation
dune modernité future qui, au Japon, na pu sexprimer
telle quelle.
Cette apologie de la pensée dEdo par Maruyama va susciter un grand
nombre de travaux qui, concurremment à leur traduction populaire sous
la forme du Edo Boum, non seulement nuanceront ou même contrediront
certaines de ses thèses, mais aussi, aboutiront à la fin du siècle
à faire éclater ce cadre précédemment imposé,
restituant à la pensée dEdo - et la resituant dans - son
milieu véritable. Nous mentionnerons lexemple des études
régionalistes. La contestation de ce cadre menant logiquement à
la contestation de lintention idéologique qui la construit
et nous signalerons quelques travaux obéissant à cette dernière
tendance, inspirés de ceux de Koyasu Nobukuni.
Jean-François
SOUM (EFEO, Tôkyô)
" Le temps, le lieu et les hommes : réflexion sur la notion de
changement et de transformation dans les écrits de l'époque d'Edo.
De l'exégèse des Classiques confucéens au réformisme
politique "
L'étude de thèmes récurrents chez différents auteurs
peut être une clé pour mieux comprendre le sens général
des idées à l'époque d'Edo. Ainsi, la réflexion
sur la notion de changement, de transformation, sur les évolutions politiques,
culturelles et sociales, est une constante de la pensée chinoise, que
l'on trouve bien sûr dans les Classiques, mais qui seraparticulièrement
prisée par les auteurs japonais de cette période. Les contradictions
qui se faisaient jour entre des modèles politiques transmis par la tradition
confucéenne et la réalité sociale du Japon moderne devaient
susciter une interrogation portant sur les liens du passé et du présent,
sur
la place du Japon par rapport à la Chine. Dans les faits, les questions
soulevées par la référence au corpus confucéen se
sont traduites par un intérêt marqué pour le domaine du
texte, celui de l'exégèse et de l'interprétation, mais
aussi pour celui du terrain, à savoir le champ politique et social. De
manière emblématique, deux auteurs du XVIIe siècle, Nakae
Tôju et son disciple Kumazawa Banzan, se sont illustrés dans ces
deux domaines, le premier brillant surtout par ses commentaires des Classiques,
le second par son action de conseiller politique. Il est remarquable que tous
deux, malgré leurs personnalités et leurs uvres contrastées,
aient inscrit leur réflexion autour d'une même problématique :
celle du changement et des transformations : le temps, le lieu et la place
de l'homme dans la société. Ce thème essentiel devait ensuite
être repris par de nombreux auteurs. Il est au coeur de la critique radicale
des cultes et des doctrines, développée par Tominaga Nakamoto.
On le retrouve encore à la veille de la Restauration de Meiji sous la
plume des réformateurs qui s'appuient sur la tradition pour justifier
la nécessité des réformes.
Guillaume Carré
(EHESS) :
" Quelques réflexions sur la fiduciarité
des monnaies à lépoque dEdo "
Sous les Tokugawa, le contrôle des prix et l'accroissement des ressources
des classes dirigeantes sont au coeur des préoccupations économiques
des gouvernements d'où l'importance de la réflexion sur
la politique monétaire, celle-ci constituant l'un des rares moyens disponibles
à lépoque pour une action macro-économique relativement
rapide. Au-delà des manipulations ou des accusations de fraude, se joue
avant tout, dans les ouvrages des penseurs comme dans l'action politique, la
question des possibilités fiduciaires de la monnaie, de leurs limites
et, partant, de la nature même de l'instrument de paiement comme de l'échange.
Un débat auquel participent à la fois marchands et guerriers,
défenseurs parfois de positions inattendues, tiraillées entre
économie morale et pragmatisme.
Timon
Screech (School of Oriental and African Studies,
Londres) :
" Kanô Academicism : Grandeur and Sclerosis " (conférence
prononcée en anglais)
Tout au long de l'époque d'Edo, l'école Kanô resta la principale
bénéficiaire des commandes officielles gouvernementales, ce qui
constitue en soi une véritable prouesse. Ses membres s'organisèrent
en un réseau centralisé, prolongé par de multiples branches
constituant autant d'académies, et réussirent à s'infiltrer
jusque dans la bureaucratie shôgunale. Pendant la première partie
de lépoque dEdo, leur principale source de revenus fut la
décoration des châteaux, mais quand ce monopole devint de moins
en moins indispensable à leur survie, ils purent sorienter vers
dautres activités, comme le travail dobjets destinés
à être offerts en présents et lexécution duvres
saisonnières ou commémoratives. Au milieu de l'époque d'Edo
cependant, les divers styles Kanô commencent à montrer une certaine
sclérose et un manque de renouvellement que ne manquent pas de critiquer
de nombreuses voix à lépoque, ces reproches portant à
la fois sur la qualité du travail des membres de cette école et
sur le fonctionnement de cette dernière.
Annick
Horiuchi (Université Paris 7-Denis Diderot
/ UMR 8073 CNRS / EPHE) :
" Se voir de loin, se voir du dehors, se voir tel que l'on est : les transformations
du regard porté sur soi à la fin du XVIIIe siècle "
Comme le montre T. Screech dans son Western Scientific
Gaze and Popular Imagery in Later Edo Japan,
le regard que le Japonais porte sur le monde n'est plus tout à fait le
même après la rencontre avec la Hollande. Et la vision qu'il a
de lui-même, non plus. Cet exposé attire l'attention sur l'un des
traits saillants de la production intellectuelle des dernières décades
du XVIIIe siècle, en lespèce l'accent mis sur la capacité
de s'affranchir de ses déterminations pour se regarder tel que l'on est.
De celui qui converse avec son ombre à l'astronome qui contemple à
distance la Terre et ses habitants, en passant par le traducteur de l'Histoire
du Japon de Kaempfer, le regard porté sur soi peut prendre des formes
multiples. Sans chercher ici à rendre compte dans sa globalité
d'un phénomène de grande ampleur, nous nous contenterons de réunir
quelques éléments pour une première réflexion sur
la question.
Mieko
MACÉ, (Université Marc Bloch de
Strasbourg) :
Le syncrétisme et le milieu médical à l'époque d'Edo
. Lexemple de Motoori Norinaga (1730 - 1801) et la médecine
Contrairement aux idées reçues, de nombreux médecins à
lépoque dEdo étaient loin de relever exclusivement
d' une école bien définie.
En effet, le milieu médical, à partir de la seconde moitié
du XVIIIe siècle, est animé de dialogues entre écoles,
dialogues qui permettent souvent l'émergence de visions syncrétiques.
Si lon examine ses écrits relatifs à la médecine,
Motoori Norinaga ne fait pas figure dexception. Nous examinerons en particulier
une lettre adressée par lui à un collègue, Tô Bunyo.
Cette lettre, rédigée le 3e mois de Hôreki 6 (1756), est
le seul de ses écrits à aborder directement laspect théorique
de la médecine. Certes, il sagit dun texte de jeunesse, mais
de nombreux spécialistes de Motoori ont déjà signalé
que son univers intellectuel se détermina pendant son séjour à
Kyôto de 1752 à 1757.
À lexemple de Manase Dôsan (1507-1594), considéré
comme l'ancêtre de la renaissance de la médecine au Japon, beaucoup
de médecins contemporains ou postérieurs à Motoori ont
rejeté une vision sectaire suivant le cloisonnement des écoles.
Motoori ne fait pas autre chose quand il déploie les fondements théoriques
dune médecine qui serait « dans létat idéal »
selon ses critères. Mais en réalité, il sappuie totalement
sur des notions-clé de la médecine chinoise, et notamment celle
de shinki (ch. zhenqi) ou "souffle authentique" Cette
notion est directement liée à la vitalité authentique qui
permet à chaque individu de réaliser lanimation vitale en
conformité avec le modèle naturel. Lexpression yôkio
( ki wo yashinau, "nourrir le souffle"), qui apparaît
une fois dans sa lettre, renvoie en fait à la circulation du souffle
sans stase, indispensable (selon la médecine chinoise) au maintien du
corps en bonne santé. De plus, la définition quil donne
du yôki correspond étonnamment à lart chinois
de "nourrir la vie" (yangshen). Lexpression même
de yôki nest pas son invention. Déjà, dans
le chapitre 9 du Suwen, on trouve lexpression "nourrir les
cinq souffles". Ce texte ne montre donc aucune distance prise par Motoori
vis-à-vis des classiques chinois. Par ailleurs, sa position en tant que
médecin clinicien ne laisse percevoir tout au long de sa carrière
de médecin aucune réticence face à la médecine chinoise
imprégnée par le taoïsme. Quand on pense que la notion de
mono no aware, située au cur de sa pensée, tire son
origine dune expression déjà mentionnée dans le Liji
("Classique des rites"), on se rend compte de nouveau que la formation
de Motoori en tant que penseur et médecin clinicien est, quoiquil
ait pu dire sur le karagokoro, indissociable de lunivers de la
pensée chinoise et donc de nature syncrétique.
Frédéric
Girard, (chercheur à l'EFEO)
:
Les Dialogues sur le confucianisme et le bouddhisme de Hayashi Razan
et de Matsunaga Teitoku (Jubutsu mondô).
Les Dialogues sur le confucianisme et le bouddhisme (Jubutsu mondô)
sont un recueil de réponses de Hayashi Razan à Matsunaga Teitoku,
sur des questions de doctrine, dans lequel Razan veut démontrer la supériorité
du confucianisme sur le bouddhisme, à son adversaire, un bouddhiste convaincu
qui est par ailleurs un ami : l'attitude de Razan, bien que véhémente
parfois, est plutôt bienveillante, ce qui donne à ces Dialogues
un trait particulier. Le recueil, faisant suite à un précédent
échange épistolaire, se présente donc comme un ensemble
de thèses réitérées et renforcées sur le
bien-fondé des doctrines du confucianisme.
Il propose, en gardant la forme épistolaire, un total de dix-huit échanges
dialogués, généralement regroupés en trois fascicules.
On ne connaît pas la date exacte de la compilation du texte - si ce n'est
qu'il est postérieur à certaines lettres de Razan - ni quelle
était sa destination éventuelle. S'il s'avère que ce document
n'offrait aucun caractère de polémique publique, il peut constituer
un matériau de première qualité pour entrevoir un aspect
de la pensée de Razan, ainsi que des motifs qui l'ont fait se détacher
du bouddhisme dans lequel il avait reçu sa première formation.
Les sujets traités sont divers. Ils vont de l'examen de doctrines comme
celle de la voie et du principe, de la conduite morale entre époux, ou
de jugements sur des personnalités historiques et religieuses.
Herman
Ooms (University of California, Los Angeles)
:
" La nature humaine dans le discours de la période Tokugawa "
Dans cette présentation, nous voudrions procéder à lexamen
critique de deux points de vue sur la nature humaine prévalant à
lépoque Tokugawa, de leurs caractéristiques (" chinois "
ou singulier et universaliste ; " japonais " ou particulier
et pluraliste), des diverses interprétations auxquelles ils ont donné
lieu (culturelle, épistémologique, et même économique)
ainsi que des appréciations quen donnèrent les historiens.
Il apparaît nettement que les deux positions étaient, lune
comme lautre, fort répandues parmi les intellectuels de lépoque
et aboutissaient, pourrait-on dire, à la mise en valeur de pratiques
sociales différentes lorsquils analysaient la société
de leur temps.
À contre-courant des explications précédemment avancées
et notamment de celles se situant sur un plan purement métaphysique
, il semble que la clé pour une bonne compréhension des
divergences philosophiques concernant la nature humaine dans le Japon des Tokugawa
doive plutôt se trouver dans une analyse des perceptions sociales, elles-mêmes
non déductibles de positions métaphysiques.
Nathalie
Kouamé, (INALCO)
:
La politique religieuse de Tokugawa Mitsukuni (1628-1700) : quelles mesures,
pour quelle idéologie ?
Des centaines de temples et de sanctuaires détruits ou transférés,
des bonzes défroqués ou rééduqués, des yamabushi
laïcisés, des rites funéraires confucianisés, des
pratiques shintô redéfinies : tels sont les points les plus
marquants de la politique religieuse que Tokugawa Mitsukuni mena dans son fief
de Mito pendant près de quarante années (1661-1700).
Lexposé cherchera à donner un sens à lensemble
de cette politique en tenant compte à la fois du contexte social, politique
et intellectuel de lépoque et de la personnalité de celui
qui est surtout connu pour être lâme dune des entreprises
historiographiques les plus importantes de lhistoire de larchipel :
Dai Nihon shi (Histoire du Grand Japon).
François
MACÉ, (Centre détudes japonaises
de lInalco) :
Le shintô et les shintô à lépoque dEdo.
Dresser un tableau synthétique des écoles liées au shintô
au cours de lépoque dEdo savère une tâche
beaucoup plus difficile quil ny paraît. Au début du
bakufu, lécole de Yoshida, qui doit tant au bouddhisme ésotérique,
entretient des liens étroits avec le pouvoir, et règne en maîtresse
sur la majorité des sanctuaires. Mais elle ne peut prétendre représenter
tout le shintô. Les sanctuaires dIse par exemple refuseront toujours
sa tutelle. Les Tôshôgû resteront dans la mouvance du Sannô
shintô du Tendai. Les écoles confucianistes du shintô se
développeront en grande partie à son détriment.
On pourrait croire à une homogénéisation progressive sous
linfluence des études nationales. En effet, la fin de la période
semble dominée par le kokugaku, mais celui-ci na rien dun
bloc. Si Hirata Atsutane se proclame disciple de Motoori Norinaga, sa pensée
sera de plus en plus éloignée de celle de son maître. Dautre
part, les nouvelles religions comme on les a nommées plus tard, sont
alors en pleine effervescence.
Le seul inventaire des différentes écoles reste une tâche
ardue tant foisonnent les ramifications. Il est encore plus délicat dessayer
de définir les nuances les séparant. Alors quest-ce donc
le shintô dEdo à travers cette image éclatée
où lon perçoit clairement des emprunts massifs au bouddhisme
ésotérique, au confucianisme, mais aussi au taoïsme ou même
au christianisme (Atsutane).
La recherche dune définition du shintô dans une unité
et une pureté originelles que ce soit celles des premiers textes ou celle
du peuple immuable, est vouée à léchec. Que serait
le shintô sans les apports étrangers? La bonne méthode ne
serait-elle pas de partir de la réalité, de laspect multiforme
et complexe du shintô? Ou mieux, ne peut-on pas penser que le shintô
nexiste que dans la diversité, aussi bien celle de ses dieux que
de ses pratiques, mais aussi de ses discours qui essaient den rendre compte.