Le rouleau illustré de l’attaque des Mongols (Môko shûrai e-kotoba) et la mentalité des guerriers de l’Est au Moyen-âge

ASAMI Kazuhiko

1. Les deux parties de l’archipel japonais
Bien que le Japon soit un petit archipel, on peut y distinguer deux zones, l’Est et l’Ouest, qui diffèrent sur bien des points : nourriture, coutumes, parlers, vie sociale, modes de pensée, etc. On retrouve cette différence dans le domaine des mentalités.

2. Dans le rouleau de l’attaque des Mongols, une âpre discussion
On prétend que les Japonais ont tendance à ne pas dire les choses nettement, à adopter une attitude ambiguë. Cependant, au Moyen âge, on observe de nombreux cas où quelqu’un exprime franchement ses revendications, où l’on discute avec le partenaire, où l’on tranche les affaires. Un bon exemple en est fourni par le rouleau de l’attaque des Mongols, qui date sans doute de l’époque de Kamakura.

En 1274 (Bun.ei 11) et en 1281 (Kôan 1), les Mongols attaquèrent le Japon. Ils furent difficilement repoussés, à l’issue de combats acharnés menés par les guerriers. C’est ce qu’on appelle " l’invasion mongole " (Môko shûrai, Genkô). Après la fin des combats, les guerriers réclamèrent une gratification au gouvernement (bakufu) de Kamakura, mais sans obtenir pleine satisfaction. L’un de ces guerriers, Takezaki Suenaga (le personnage principal du rouleau) du pays de Higo (actuel département de Kumamoto), se rendit alors dans la lointaine ville de Kamakura, et en appela directement à l’homme le plus influent du bakufu, Adachi Yasumori.

Takezaki : — Lors des combats, c’est moi qui étais en première ligne. J’ai des témoins. Or, ce point ne figure pas dans le rapport présenté au bakufu.
Adachi : — As-tu vu ce rapport ?
Takezaki : — Non.
Adachi : — Alors, comment peux-tu dire que ce point n’y figure pas ?
Takezaki : — J’ai vu une copie du rapport.
Adachi : — Combien as-tu tué de soldats ennemis ? Par ailleurs, y a-t-il eu des pertes de ton côté ?
Takezaki : — Je n’ai tué aucun ennemi, et je n’ai pas eu de pertes.
Adachi : — En ce cas, la gratification que tu as reçue est suffisante.
Takezaki : — Je suis mécontent que les services que j’ai rendus en première ligne ne figurent pas dans le rapport. Si vous croyez que je mens, interrogez directement le commandant en chef de l’époque.
Adachi : — Je ne peux pas. Il n’y a pas de précédents.
Takezaki : — Il n’y a pas de précédents ? C’est parce que c’est la première fois qu’on s’est battu contre un pays étranger.

Au terme de cet échange véhément, Takezaki Suenaga put recevoir une gratification spéciale.
Trois points sont à retenir dans ce dialogue : le fait que l’on s’efforce de fonder le raisonnement sur des faits, sur des preuves (réalisme) ; le fait que l’on cherche à arriver à une solution, à une conclusion, par un échange d’arguments (importance accordée au raisonnement) ; et le fait que l’on revendique positivement, sans crainte, ce qui touche à ses intérêts et à ses droits, qu’on tente de les défendre (individualisme).
Tout cela contrevient quelque peu à l’image des Japonais ne disant pas nettement les choses.

3. Les particularités du Shaseki shû (Collection de sable et de pierres)
Dans le Shaseki shû (recueil d’anecdotes rédigé à l’époque de Kamakura dans le Japon de l’Est par Mujû, originaire d’une famille de guerriers), on relève les mêmes spécificités. L’auteur répète à mainte reprise dans l’ouvrage qu’" il s’agit là de faits avérés ", qu’il s’appuie sur des observations directes ou des propos entendus par lui-même, que ce sont des réalités indubitables. Il insiste fréquemment sur ce point.

Par ailleurs, l’un des traits spécifiques de ce recueil est le grand nombre d’histoires relatives à des procès, comme celle-ci :

" Dans une certaine province, un homme, trouvant sa vie par trop pénible, vend toutes ses terres. Son fils aîné les rachète et les lui redonne. Le père ne tarde pas à mourir. Or, on constate que dans son testament, il lègue ses terres non pas à son fils aîné, mais au cadet. Le fils aîné dépose plainte en justice. La conclusion de l’homme de loi est que les terres appartiennent bien au cadet. En effet, le fait que le fils a racheté les terres et les a rendues à son père relève de la piété filiale : c’est donc une affaire absolument privée, intérieure à la famille, tandis que le testament du père a une validité légale et relève de la vie publique. Hôjô Yasutoki (1183-1242), régent (shikken) du bakufu de Kamakura, avalisa ce jugement, mais, ému de compassion devant la situation du fils aîné, il lui apporta par la suite une aide ".

Yasutoki attachait la plus grande importance à ce qui est " raisonnable " et aimait à répéter que rien n’est plus admirable que la raison. On dit que, quand quelqu’un émettait un avis conforme à la " raison ", il versait des larmes de joie. Dans le cas présent, se manifeste un jugement fondé sur la raison et, de plus, légaliste.

4. L’attitude du Japon de l’Est vis-à-vis de la déesse Amaterasu Ômikami et de l’empereur
Dans le Shaseki shû et dans le Taihei ki (Récit de la Grande Paix — ouvrage composé à lépoque Muromachi), figure une anecdote intéressante concernant les origines du Japon.

" Dans les temps reculés, dans l’Est (ou encore, dans le Nord) du Japon, vivait le Roi des Démons, Maô. Celui-ci, redoutant que le Bouddhisme ne simplante au Japon, tenta d’y faire obstacle. La déesse Amaterasu Ômikami, avertie de la chose, lui affirma alors qu’elle ne croyait pas dans le bouddhisme et ne permettrait pas qu’il se diffuse au Japon. Devant cette promesse, le roi Maô se retira ; cet obstacle vaincu, le bouddhisme put s’implanter au Japon ".

Dans un commentaire du code intitulé le Goseibai shikimoku (publié en 1232 à l’initiative du régent Yasutoki), commentaire rédigé dans le Kantô à l’époque Muromachi, l’anecdote est citée et commentée de la façon suivante :

" La déesse a fait au roi des démons une promesse fallacieuse " ; " la déesse est menteuse  " ; " la déesse a mis la main sur le Japon grâce à un mensonge ".

Pareils jugements concernant Amaterasu Ômikami, déesse ancêtre de la lignée impériale, sont fort singuliers.

En Jôkyû 3 (1221), lors des troubles de Jôkyû déclenchés par l’empereur retiré Gotoba afin de reprendre le pouvoir au bakufu, ce dernier écrasa le parti de la cour de Kyôto conduit par Gotoba, et exila l’empereur dans une île lointaine. Ceux qui agirent ainsi étaient les hommes forts du Bakufu, Hôjô Yoshitoki (1163-1224) - le deuxième régent - , et Hôjô Masako (1157-1125) - la veuve de Minamoto no Yoritomo. Dans l’une des versions, dite mana-bon, du Soga monogatari (L’Histoire des frères Soga), née dans le Kantô, Masako est louée comme l’une des femmes les plus " avisées " du Japon et de la Chine, et comme une " femme modèle ".
Les façons de penser dans le Japon de l’Est étaient différentes de celles de l’Ouest.