Session A (Linguistique I)


Résumés

Rie Takeuchi-Clément (SCOLIA, Université Marc Bloch de Strasbourg)
" La particule -mo dans les constructions numériques : < nombre + spécifique numéral + mo > en japonais "

L’objectif de ce travail est de faire le bilan, aussi bien sur le plan sémantique que sur le plan syntaxique, de plusieurs emplois de la particule -mo (toritate-shi : littéralement " particule de promotion ") dans les constructions numériques < nombre + spécificatif numéral + mo > (Nb-SpécNum-mo) en japonais. Les questions auxquelles nous tâcherons de répondre dans cette étude sont les suivantes :

1) les groupes numériques Nb-SpécNum, appelés traditionnellement suu-shi (litt. " mots numéraux "), ont-ils le même comportement sémantique et syntaxique que les mots nominaux ?
2) la particule -mo exprime-t-elle les mêmes valeurs, relève-t-elle du même schéma explicatif, lorsqu’elle est combinée avec les groupes numériques ou avec les mots nominaux ? Dans le cas d’une réponse négative, jusqu’où peut-on préserver le parallélisme entre ces deux catégories ?
3) enfin, à quoi tient leur différence ?

Dans son emploi non numérique, la particule -mo exprime différentes valeurs dont l’interprétation dépend du contexte syntaxique et sémantique dans lequel elle se trouve. Les emplois observés dans la littérature sont regroupés principalement en trois types : emploi de base, assertion implicite sur les semblables (équivalent à aussi) ; emploi d’" inattendu " (équivalent à même) ; et emploi d’" atténuation " ou d’" exclamation " (comparable à entre autres). D’une manière générale, -mo postposé à un élément nominal exprime l’attitude du locuteur à l’égard du contenu propositionnel de son énoncé, en le situant par rapport au paradigme ordonné ou non ordonné de propositions implicites. Ainsi, dans eigo mo hanaseru no ka (" il sait parler anglais aussi ! " / " il sait même parler anglais ! "), l’assertion du locuteur il sait parler l’anglais est-elle mise en rapport avec le paradigme de présupposés que le locuteur pense partager avec son interlocuteur  : il sait parler le français, il sait parler l’allemand, etc. Lorsque le paradigme est présenté et interprété comme non ordonné, on obtient la valeur de base aussi. Par contre, si le paradigme est présenté et interprété comme ordonné, la proposition posée de l’énoncé occupe le point extrême sur une échelle, tel que " le plus difficile ", et donc " le moins réalisable ". Lorsque le moins réalisable survient, on obtient l’effet d’" inattendu " même. Il en est de même, dans un énoncé négatif comme eigo mo hanase nai no ka (" il ne sait pas parler anglais non plus ! " / " il ne sait même pas parler anglais ! "), à ceci près que, la négation inversant l’orientation de l’échelle, le posé de l’énoncé en occupe l’autre point extrême, à savoir " le plus facile " ou " le plus réalisable ".
En figurant dans une construction numérique, la particule -mo exprime quatre valeurs modales différentes : jugement de grande quantité atteinte (1) juu-nin-mo ki-ta "  il y a même dix personnes qui sont venues " ; insistance sur la quantité zéro (2) hito-ri-mo ko-nakat-ta " personne n’est venu / pas une seule personne n’est venue " ; jugement de quantité faible non atteinte (3) juu-nin-mo ko-nakat-ta " il n’y a même pas dix personnes qui sont venues " ; et non-assertion de la quantité précise (4) tasika juu-nin-mo ki-te i-ta ka naa " je ne suis pas sûr, mais on était une dizaine à être venus, il me semble... ". Quant aux deux autres lectures possibles de l’énoncé (3) : "  il y a même dix personnes qui ne sont pas venues " et " ils étaient moins de dix à être venus ", nous verrons qu’elles sont dérivées de la phrase (1) avec la portée de la négation différente (la première lecture avec la négation interne prédicative, la seconde, avec la négation externe modale).

Sur le plan sémantique, nous verrons d’abord que -mo dans une construction numérique n’exprime pas la valeur de base ni la valeur d’" atténuation " possible dans la construction nominale. Nous verrons ensuite que, si les valeurs de -mo dans les énoncés (1) et (2) utilisent le même schéma que la valeur d’" inattendu " de la construction nominale, la valeur de -mo en (3) et (4) est propre à la construction numérique, bien qu’il y ait une certaine similitude entre sa valeur en (3) et celle d’" inattendu " négative, ainsi qu’entre sa valeur en (4) et celle d’" atténuation ".
La différence entre l’emploi de -mo dans les constructions numériques (1) et (2) et l’emploi d’" inattendu " dans une construction nominale réside en ce que l’échelle de probabilité et son orientation du premier emploi est d’ordre logique, alors que celles de l’emploi d’" inattendu " se révèle d’ordre qualitatif et dépendant du contexte. Autrement dit, dans la logique du système numérique, la venue de trois personnes implique celle de deux personnes, de même que la non-réalité de la venue d’une personne implique la non-réalité de la venue de deux personnes, l’inverse étant faux dans les deux cas. Or, il en va différemment avec la construction nominale. Si, dans certains contextes, une bonne maîtrise de l’anglais présuppose celle de l’allemand, cela n’empêche pas pour autant que, dans d’autres contextes, une bonne maîtrise de l’allemand présuppose celle de l’anglais. Cette différence de nature dans l’échelle expliquera également la particularité des deux valeurs de -mo propres aux constructions numériques (3) et (4).


Sur le plan syntaxique, nous verrons tout d’abord que les groupes nominaux et les groupes numériques n’occupent pas toujours les mêmes positions syntaxiques de la phrase. En effet, si on peut avoir N-no-N (N = mot nominal) : gakkou-no-tomodati (" école-de-ami ") et tomodati-no-yosiko (" amie-être-Yoshiko "), de même que GNum-no-N (GNum = groupe numérique) : san-nin-no-kodomo (" trois-SpécNum-de-enfant ") et N-no-GNum : kodomo-no-san-nin (" enfant-être-trois-SpécNum "), on ne peut pas avoir N-N-P (P = particule) : *tomodati-gakkou-ga, à l’instar de N-GNum-P : kodomo-san-nin-ga (" enfant-trois-SpécNum-Sujet "), ni N-P-N : *tomodati-ga-yosiko, à l’instar de N-P-GNum  : kodomo-ga-san-nin (" enfant-Sujet-trois-SpécNum ").
Parmi les cinq positions syntaxiques réservées aux groupes numériques, l’emploi de Nb-SpécNum-mo n’est possible que dans une position prédicative, à savoir, soit dans la position adverbiale : (1a) (gakusei ga) juu-nin-mo ki-ta (" il y en a même dix (des étudiants) qui sont venus "), soit dans la position prédicative adnominale  : (1b) juu-nin-mo no gakusei ga ki-ta (" des étudiants aussi nombreux que dix sont venus "). La séquence Nb-SpécNum-mo n’apparaît pas, à quelques exceptions près, dans les positions nominales  : (1c) (gakusei no) juu-nin-(*?mo) ga ki-ta, (1d) gakusei juu-nin-(??mo) ga ki-ta, (1e) juu-nin-(*?mo) ga ki-ta. En revanche, si -mo apparaît dans la position adnominale de la construction numérique (1b), il est exclu de la position adnominale de la construction nominale *toudai mo no gakusei (" * des étudiants de la même université de Tôkyô "). Là encore, ce phénomène est dû au fait que les nombres comporte leur propre valeur absolue dans le système numérique – valeur qui ne permet de les situer que sur l’échelle numérique – , tandis que des mots lexicaux comme eigo " anglais " ou toudai " université de Tôkyô " n’ont de valeur sur une échelle que par rapport à la qualité des autres mots lexicaux.
Par ailleurs, avec Nb-SpécNum-mo dans la position adnominale (1b), la seule valeur possible est la valeur de " grande quantité atteinte ". Ceci s’explique par le fait que la négation, indispensable pour les valeurs de -mo en (2) et (3), et la modalité non assertive, essentielle pour la valeur en (4), ne peuvent intervenir qu’au niveau de la phrase.
Ces deux dernières observations nous amènent à penser que dans Nb-SpécNum-mo de " grande quantité atteinte ", le lien syntaxique entre -mo et le groupe numérique est plus étroit que dans les autres emplois, numériques ou nominaux, où plusieurs facteurs contextuels et modaux (négation, entre autres) interviennent pour construire la valeur modale de -mo.

Chantal Claudel (ATER Paris 3, Université de la Sorbonne Nouvelle UFR Difle)
" Les phénomènes de polyadressage dans l'interview de presse "


L'interview de presse " se donne à voir " comme une représentation interlocutive entre un interviewé et un intervieweur. S'agissant d'un article médiatique, une seconde relation se noue entre le journaliste-scripteur et son lectorat. C'est ainsi que se profile un double niveau de réception et par là-même, un mode de polyadressage perceptible à travers différentes procédures qu'on se propose d'examiner ici.
Après avoir présenté le statut des destinataires d'une interview de presse (destinataire direct vs destinataire indirect, principal vs secondaire) – au travers de la notion de trope communicationnel (cf. C. Kerbrat-Oreccioni 1990) – , ainsi que la place des participants ratifiés (interviewé, intervieweur, lectorat), on proposera une analyse sur corpus afin d'introduire les différents moyens linguistiques et sémiotiques permettant d'actualiser différentes formes d'adressages.
Parmi les marqueurs considérés, on portera une attention particulière à la présence des formes en masu/desu et/ou ta/da. On s'interrogera sur le fonctionnement de ces registres qui, selon les textes, se répartissent différemment. Ils peuvent en effet expliciter des modes relationnels orchestrés par l’un ou l’autre des interactants qui, dans le corpus d'interviews, signalent des rapports entre :


– locuteur / intervieweur —> interlocuteur / interviewé
– locuteur / interviewé A —> interlocuteur / interviewé B
– locuteur / interviewé —> interlocuteur / intervieweur
– locuteur / scripteur —> interlocuteur / lecteur


Si l'on pose que la présence de formes en masu/desu dans les extraits au discours cité tend à rappeler la situation de face-à-face – dès lors que les interlocuteurs recourent à ce genre de tournures lors de conversations ordinaires – , cela n’explique pas la raison pour laquelle, dans certaines interviews de presse écrite, ces formes se manifestent uniquement dans les tours attribuables à l’interviewé, tandis que les formes dues à l’intervieweur sont dans des formes en ta/da.


On cherchera par conséquent à inventorier les contextes d'occurrences de ces différentes formes en les croisant avec des données comme le statut affiché de l'interviewé et la nature du support de diffusion (quotidien, hebdomadaire, mensuel ; d'information générale ou de spécialité, etc.), avant de s’interroger sur leur portée à la lumière du concept de polyadressage, et de tenter de déterminer l'influence de la prise en compte du lectorat sur les formes linguistiques privilégiées. On discutera en particulier des liens entre les pratiques scripturales à l'œuvre dans le genre interview de presse écrite et certaines règles journalistiques japonaises.

HAGIHARA Kôji (Doctorant, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris & ATER, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3)
" Interprétation du morphème eru "


L’objectif de cet exposé est de donner, à partir d’observations morphologiques, une explication sémantique des interprétations multiples du morphème eru.
Il est notoire que eru peut former les verbes endoactifs (jidôshi) et exoactifs (tadôshi), ainsi que les potentiels (kanôdôshi). Nous partirons de trois cas où plusieurs catégories de verbes se présentent sous une même forme tout en ayant des propriétés différentes, comme suit :


Cas 1. Verbes endoactifs sans eru et verbes exoactifs et potentiels avec eru

Ex. 1. susumu : verbe endoactif
Ex. 2. susumeru : verbe exoactif
Ex. 3. susumeru : verbe potentiel

Cas 2. Verbes exoactifs sans eru et verbes endoactifs et potentiels avec eru
Ex. 4. wareru : verbe endoactif ou potentiel
Ex. 5. waru : verbe exoactif


Cas 3. Verbes potentiels avec eru et verbes endoactifs et exoactifs sans eru
Ex. 6. hakobu : verbe endoactif
Ex. 7. hakobu : verbe exoactif
Ex. 8. hakoberu : verbe potentiel
Ex. 9. hakoberu : verbe potentiel


Pour conclure, nous tenterons de mieux saisir les interprétations multiples du morphème eru : il s’interprète comme addition de dynamisme au thème ou au sujet grammatical. Si le thème ou le sujet grammatical s’interprète comme agent, le morphème eru lui ajoute un dynamisme excessif, et s’il ne s’interprète pas comme agent, le morphème eru compense son manque de dynamisme.

Laurence Labrune (Université Bordeaux 3) & Takayama Tomoaki (Université de Kanazawa)
" Phonologie de /p/ en japonais "