Session H (Économie et gestion)


Résumés

AMEMIYA Hiroko et Marc HUMBERT (CRCJR, Centre de Recherches sur la Culture Japonaise de Rennes)
" Une entreprise simultanée et apprenante – La PME manufacturière japonaise indépendante "

Bien que l'opinion générale suppose que l'économie de l'industrie japonaise repose sur un petit nombre de firmes géantes ou de keiretsu aux ateliers disséminés en Asie ou même en Europe et aux Etats-Unis, l'observation attentive des réalités exige de prendre en considération les petites et moyennes entreprises. Un certain nombre de travaux leur ont été consacrés, mais la PME japonaise y apparaît sous un jour très négatif. Alors qu'en Europe, on a connu toute une vague de travaux soulignant le dynamisme des PME, de la troisième Italie, par exemple, de leur rôle irremplaçable tant pour l'innovation que pour l'emploi, la PME japonaise est dévalorisée : c'est une entreprise de deuxième ou de troisième rang, sous-traitante et subordonnée à un grand groupe, où les travailleurs sont sous-payés et ne bénéficient pas de l'emploi à vie. Bref, la PME serait une tache dans le modèle japonais. Ceci ne correspond pas à la réalité, et ne serait-ce qu'au vu des données brutes, il y a lieu de réviser ce jugement hâtif : 99 % des entreprises manufacturières japonaises sont des PME ; elles y emploient 72 % des actifs de l'industrie manufacturière, et font plus de la moitié du chiffre d'affaires de cette industrie. Si leur situation était si mauvaise, comment le Japon pourrait-il être encore considéré comme le plus industriel des pays industriels, et comment l'industrie japonaise dans son ensemble aurait-elle pu obtenir de si bons résultats sur le long terme ?
Cette communication a pour objectif d'apporter des éléments de réponse à cette question à l'aide, d'une part, de l'examen critique des quelques travaux disponibles – relativement peu nombreux – en anglais (Whittaker, 1997) et en japonais (Hashimoto, 1998), ainsi que des données statistiques, mais surtout à l’aide, d'autre part, d'un travail de terrain que nous poursuivons depuis 1999. Nous continuons d'exploiter un questionnaire détaillé auquel ont répondu près d’une centaine de PME, et nous avons continué en 2000 et 2001 à faire des visites et des interviews approfondis dans de nombreux départements, principalement au Japon. Nous comptons continuer encore en 2002 en revisitant certaines entreprises pour la troisième fois. L'enquête menée auprès des entreprises est évidemment complétée par des enquêtes auprès d'associations et d’institutions.
Une caractéristique importante de ces PME japonaises est leur mode de fonctionnement, de type " business community ", où chacun s'efforce en permanence d’accomplir sa tâche le mieux possible. L'implication principale se traduit par un effort incessant d'améliorer les procédures en usage, phénomène que les théoriciens ont appelé kaizen. Au sein de ces " business communities ", différentes routines sont organisées qui ont facilité l'émergence et l'utilisation de toutes sortes de savoir permettant de relever le niveau de la productivité et la qualité des processus comme des produits. Ces routines sont clairement enracinées dans la culture japonaise, dans le sens où la façon dont les japonais se comportent dans leur vie quotidienne influence la manière dont ils se comportent au travail dans leur entreprise.
Des travaux existants sur l'organisation de la production dans les entreprises japonaises, on peut retenir un certain nombre de spécificités qui concernent, en particulier, la manière d’organiser le changement technique et qui se traduisent, entre autres, par un grand nombre de procédures de mobilisation et d’utilisation des connaissances ou des savoirs – procédures dont il est possible de vérifier si elles se retrouvent ou non dans les PME proprement dites.
Ainsi, on peut regarder ce qu'il en est de l’organisation du développement de projets. Il a été montré (Clark, Chew et Fujimoto, 1987) que les Japonais possédaient un avantage dans la particularité de leur organisation, notamment dans la présence d’un " super " chef de projet et la pratique du " concurrent engineering ". Cela a été montré d’abord dans l’industrie automobile, puis dans le section de l’électronique (Collinson, 1993). Ces deux concepts constituent les clés de la remise en cause fréquente des structures apparentes des firmes et de leur rôle second par rapport à des structures sans visibilité apparente parce qu’informelles, mais qui constituent l’entreprise comme une " entreprise simultanée ".
Par ailleurs, la mobilisation et l’utilisation originale des savoirs ont été souvent décrites au travers d’études portant sur la spécificité des modes de coordination ou des relations du travail et du kaizen, sans pour autant être directement reliées – jusqu’aux travaux de Nonaka et Takeuchi (1995) – au processus de gestion du changement technologique. Cette perspective inscrit en premier lieu toute organisation de production dans une philosophie générale à laquelle participent tous les membres de cette organisation, et permet de comprendre le rôle et des structures des laboratoires de R&D que l’on ouvre à l’étranger (Fruin, 1997), et qui créent une sorte d’entreprise " apprenante ".
En fait, ces caractéristiques repérées sur des grandes entreprises constituent, au regard des enseignements fournis par une enquête complémentaire effectuée auprès de quelques-unes de ces grandes compagnies, des efforts réalisés pour sauvegarder des modes de fonctionnement du type de ceux des petites entreprises manufacturières indépendantes, dénuées de la rigidité structurelle des grandes : formant des entreprises " naturellement simultanées ", tout le monde y est en permanence concerné par et actif pour le changement technique ainsi que l’avenir de l’" entreprise apprenante ". Ce sont, en fait, ces petites entreprises qui ont été et restent le fondement d’une puissance industrielle qui puise la source de sa formation dans des comportements très liés à des caractéristiques propres à la société japonaise elle-même.

Evelyne Dourille-Feer (économiste au CEPII)
" Les défis du déséquilibre entre actifs et inactifs au Japon "

En 2025, plus d’un quart de la population japonaise aura plus de 65 ans. Premier pays du monde à expérimenter un vieillissement aussi rapide, le Japon devra gérer de nouveaux équilibres entre actifs et inactifs, l’augmentation du taux de dépendance, et faire face à l’accroissement du volume des dépenses de retraite. Les répercussions économiques seront profondes, tant sur le plan national qu’au niveau des entreprises.
L’analyse des évolutions en cours et des projections démographiques a fait apparaître, dès la première moitié des années 90, la nécessité de réformer un système de retraite conçu après la guerre dans un contexte de population jeune. En repoussant l’âge du versement des retraites publiques des salariés de 60 à 65 ans, en augmentant graduellement les cotisations et en diminuant les montants des pensions, le fardeau des actifs restera acceptable. Mais, il faudra également chercher à accroître le nombre des actifs en incitant un nombre plus élevé de femmes à travailler.
Afin d’intégrer le plus efficacement possible les travailleurs mûrs et âgés ainsi que les femmes dans les entreprises, de nombreuses mesures devront être mises en place par le gouvernement, tant au niveau de l’embauche que de la formation et des aménagements des horaires de travail. Des systèmes d’aide à domicile pour assurer les soins aux personnes âgées seront également cruciaux pour augmenter le taux d’activité des femmes. De leur côté, les entreprises devront assouplir le système d’âge contractuel de départ à la retraite, mieux valoriser l’expérience des seniors, mettre en place des plans de formation efficaces et offrir aux femmes de véritables plans de carrière.
Ainsi, le phénomène de vieillissement va-t-il profondément remettre en cause les pratiques de gestion des entreprises et, plus généralement, un certain nombre d’équilibres sociaux. De par son rôle de pionnier dans le domaine, le Japon constitue donc un véritable laboratoire pour l’expérimentation de nouvelles politiques, intéressantes à étudier pour les pays européens qui seront eux-mêmes confrontés dans l’avenir à des problèmes de vieillissement similaires.

Jacques JAUSSAUD (Université François Rabelais de Tours)
" Rapprochements bancaires et recomposition des groupes multisectoriels au Japon "

La question des relations de groupes multisectoriels (ou keiretsu horizontaux) a fait l’objet de critiques sévères à l’encontre du Japon au cours des deux dernières décennies, comme obstacle aux échanges tout d’abord, puis comme frein à la mise en place de structures de gouvernance transparentes. En réaction à ces critiques, le discours le plus courant au Japon souligne que, si elles étaient fortes jusque dans les années 70, ces relations de groupes multisectoriels se sont considérablement relâchées depuis lors, et n’ont plus d’incidence significative.
Nos propres travaux montrent, sur la base d’investigations systématiques, que, jusque dans les années 90 au moins, les relations de groupe multisectoriels ont toujours une incidence importante sur les stratégies des entreprises qui les composent. Ainsi, lorsqu’elles décident de travailler avec une société de commerce général, ces entreprises choisissent celle de leur groupe, sauf cas particuliers bien identifiés (JAUSSAUD, 1998a, 1998b). Par ailleurs, les sociétés de commerce général évitent, dans le cadre de leurs activités pourtant très variées, de concurrencer les entreprises de leur propre groupe multisectoriel (JAUSSAUD, 1999).
Or les grandes banques, situées au cœur de l’organisation de ces nébuleuses d’entreprises que forment les groupes multisectoriels, ont entrepris de vastes mouvements de rapprochement à la fin des années 90. Les banques Dai Ichi Kangyô, Fuji, et IBJ se sont regroupées en septembre 2000 pour former le groupe Mizuhô, les banques Sumitomo et Sakura ont fusionné en avril 2001 pour donner naissance à la Sumitomo Mitsui Banking Corp., et à la même date les banques Sanwa, Tokai et Tôyô Trust se regroupaient pour constituer le groupe UFJ. Ces rapprochements bancaires ont provoqué de nombreux regroupements d’entreprises relevant des groupes multisectoriels concernés, selon des modalités qu’il conviendra d’étudier. Tel sera l’objet de notre communication. Nous travaillerons pour cela à partir des données de l’annuaire Nihon no Kigyô Guruppu de l’éditeur spécialisé Tôyô Keizai Shimpôsha, en prenant les éditions 1995 et 2002, ainsi que des données de la presse économique japonaise, principalement le Nihon Keizai Shimbun. Il s’agira en particulier de voir si, d’une manière générale, les regroupements se font entre des entreprises appartenant aux groupes multisectoriels des banques qui se sont rapprochées, ou si, au contraire, ce critère n’entre pas en ligne de compte. Dans le premier cas, ce serait un indice supplémentaire de la permanence des relations à l’intérieur des groupes multisectoriels, et de leur incidence sur les stratégies des entreprises ; dans le second cas, la thèse contraire serait confortée.

Sébastien Lechevalier(Doctorant au CEPREMAP et à l’EHESS) et Kazuya Onaka (Doctorant à l'Universite de Paris X Nanterre et à l'universite de Waseda, Tokyo)
" La mondialisation vue du Japon "


Dans cette contribution, on se proposera de dépasser la vision unilatérale de la mondialisation comme américanisation, en prenant en compte le Japon, un acteur clef, pourtant méconnu en Europe, surtout depuis une dizaine d’années.
Or, si l’on veut comprendre la nature et les enjeux du processus en cours au niveau mondial, ce pays présente un intérêt qui dépasse largement le cercle des spécialistes de ce pays. À la fin des années 1980, il était en effet présenté comme l’un des " gagnants " de ce mouvement historique, à tel point que mondialisation rimait alors avec " japonisation " (développement des exportations japonaises et diffusion de son modèle productif). Aux États-Unis, à cette époque, une idée très répandue faisait du Japon, une fois sa phase de rattrapage achevée, un concurrent direct de l’hégémonie américaine. Or, bien que l’on ne puisse a priori déterminer la part de responsabilité de la mondialisation dans ce processus, la crise dans laquelle le Japon se trouve aujourd’hui montre que ce pronostic était à tout le moins erroné, et la thèse selon laquelle le Japon serait la première grande victime de la mondialisation semble alors légitime.
Il s’agit ici de dépasser une vision de la mondialisation qui ne retient comme caractéristique dominante que l’interdépendance accrue ainsi que la transmission des conjonctures entre les économies insérées dans le jeu de l’échange, pour poser la question de la définition de l’ordre mondial – problématique qui nécessite la prise en compte de facteurs politiques, culturels, historiques et diplomatiques. L’intérêt pour l’avenir du Japon au sein de la mondialisation ne doit donc pas se limiter à une inquiétude très commune suscitée par l’impact négatif de la récession japonaise des années 1990 sur la croissance européenne, ou, inversement, à l’espoir d’un Japon comme nouveau moteur de la croissance mondiale.
Enfin, dans la mesure où notre définition initiale de la mondialisation prend non seulement en compte la croissance des échanges et la mise en concurrence des modèles nationaux, mais aussi le discours dont elle fait l’objet, cette intervention repose sur une démarche foncièrement pluridisciplinaire.
Ainsi, dans une première partie, on procèdera à une analyse économique, en précisant l’état des lieux de la mondialisation au Japon (du point de vue du commerce, de la finance et de la production) et en insistant sur la distinction à opérer entre deux mondialisations différentes : la première, kokusaika, prend place dans les années 1980 et correspond au processus d’internationalisation de l’économie japonaise, alors que la seconde, globalization, correspond à la période qui s’ouvre après l’éclatement de la bulle et est vécue comme une pression extérieure. Le passage de l’une à l’autre de ces mondialisations s’explique, selon nous, moins par une internationalisation insuffisante de l’économie japonaise que par l’absence d’une vision japonaise de la mondialisation et par une modalité inappropriée d’insertion dans l’économie mondiale.
Cela nous conduira, dans une seconde partie, à mettre en doute la pertinence du recours aux idées de gaiatsu, " pression extérieure ", comme diagnostic, et de troisième ouverture comme solution à la crise. Une analyse historique permet en effet de souligner les différences entre la situation actuelle et les expériences passées. Cela permet notamment de mettre en avant le caractère sans précédent de l’ouverture actuelle, tant sur un plan économique que social, phénomène qui contraste fortement avec l’absence de rôle international du Japon et de représentation de l’ouverture. La solution nous semble donc se trouver du côté de la participation à l’élaboration des règles internationales et d’une réflexion sur la notion d’ouverture. Le Japon a réussi le pari de la compétitivité, mais celle-ci reste insuffisante dans le nouveau contexte mondial.
Intervient ici le rôle de la politique et de l’idéologie, qui constitue l’objet de notre troisième partie. Le point de départ est la reconnaissance d’une vraie crise politique, qui fait intervenir au moins trois dimensions : celles de l’État développeur, de la politique économique et de la prise de décision (leadership). La voie de salut passe par l’émergence d’un vrai débat politique, qui doit comprendre une réflexion sur au moins trois thèmes qui possèdent comme caractère commun de renvoyer à une réflexion sur la mondialisation et sur les modalités d’interaction du pays avec l’extérieur : les conditions de l’abandon du mercantilisme, le choix du type de libéralisme, et la forme prise par le nationalisme. Cela implique également l’identification des acteurs susceptibles d’impulser une nouvelle dynamique dans le système.
Il est alors temps d’imaginer les divers scénarios de la position du Japon dans la mondialisation, en fonction des choix effectués à propos des questions précédentes. On en retiendra trois : celui d’une sorte de Grande-Bretagne asiatique, tournée vers les États-Unis, celui d’une montée des nationalismes, et enfin celui d’une prise de conscience européenne qui conduirait à faire du Japon le moteur de l’intégration asiatique au sein d’une mondialisation multipolaire.