Prix de thèse Okamatsu 2017

vendredi 8 décembre 2017
par  SFEJ
popularité : 42%

Le prix de thèse Okamatsu Yoshihisa 2017 a été décerné à

Ignacio Lui Quiros Enrique
pour sa thèse intitulée : « Sens et fonctions de la notion de koto dans le Japon archaïque ». La thèse a été soutenue à l’EPHE sous la direction d’Alain Rocher.

L’annonce en a été faite lors de l’Assemblée générale de la SFEJ qui s’est tenue le vendredi 8 décembre 2017 à l’EHESS.

M. Enrique a fait parvenir le mot de remerciement suivant :

Monsieur le/la Président(e) de la SFEJ,
Mesdames et Messieurs les membres du jury de sélection
,

Je remercie vivement la SFEJ et le jury pour ce Prix de thèse 2017, qui m’honore et me touche profondément. Tout d’abord, je tiens à m’excuser profondément de ne pas être présent lors de cette cérémonie de remise, d’autant plus que je n’ai jamais reçu une distinction pareille. Or, résidant et travaillant au Japon depuis quelques années, il a été impossible pour moi de réunir deux jours de congés pour être présent à Paris à la date indiquée. Je vous prie donc de bien vouloir excuser mon absence. Néanmoins, je tiens à transmettre à l’Assemblée de la SFEJ le grand honneur que représente pour moi la réception de ce Prix, qui vient reconnaître, dans une dimension que je n’aurais jamais imaginée, mon modeste travail de thèse sur la langue japonaise archaïque. Quand je pense aux hauts et aux bas qui ont ponctué mon parcours de doctorant, je suis sincèrement ému d’une telle récompense. Afin que vous puissiez connaître ce parcours un peu accidenté, je voudrais vous exposer ici, en essayant de ne pas abuser du temps qui m’aura été accordé pour ce discours, la genèse et le déroulement de mon travail.

Genèse du projet
En 2007, ma scolarité bordelaise se termine et je décide de poursuivre mes recherches dans le cadre d’un doctorat, en me tournant vers un sujet qui m’intéressait depuis longtemps, le koto-dama (littéralement, l’« esprit des mots »). Ce terme d’origine ancienne apparaît dans l’anthologie poétique Man.yō-shū, et est souvent interprété dans diverses écoles modernes comme une force transposant en faits réels le contenu des paroles. Je demande ainsi à M. Alain Rocher, qui avait déjà dirigé mon master, d’accepter l’encadrement de mon nouveau projet, dont l’ambition première était de retracer les avatars sémantiques de la notion de koto-dama tout au long de l’histoire japonaise. M. Rocher m’accorde généreusement son soutien, mais conscient sans doute des risques inhérents à la première ébauche de plan que je lui présente, il me conseille d’une part, et heureusement pour moi, de circonscrire mon projet à l’époque archaïque du Japon, et d’autre part de ne pas limiter mon travail à la notion de koto-dama mais d’élargir l’objet de mes recherches au pouvoir de la parole, en étudiant d’autres opérateurs de parole efficace comme koto-age, koto-muke ou koto-yosashi. Tous ces opérateurs ont pour point commun de comporter le mot koto, un terme japonais qui, dans sa conception classique, pouvait signifier à la fois « fait » et « parole ». Ma recherche consiste alors principalement à élucider les rapports performatifs entre les paroles et les faits. En ce sens, ce premier plan de recherche partage quelques points communs avec ma thèse dans sa forme finale.

Des hauts et des bas.
Ainsi, je commence à développer ce plan, travaillant surtout sur les deux grandes Chroniques impériales du Japon, le Kojiki et le Nihon shoki. Afin d’approfondir mes connaissances, la nécessité d’un séjour au Japon s’impose d’elle-même, et m’incite à intégrer l’unité de recherche de M. Komine Kazuaki, ancien directeur d’études à l’Université de Rikkyo, où je demeure pendant trois ans. Je quitte cette université en 2011, et il s’ensuit une longue et difficile période de tâtonnements et de réorientations. Ne trouvant pas de motivation dans mon premier plan de recherche, je décide de me tourner vers les théories ésotériques du koto-dama, qui appartiennent à une époque bien plus tardive, notamment la deuxième moitié de l’époque Edo, et qui s’appuient sur des théories sur le syllabisme (théorie selon laquelle chaque syllabe de la langue japonaise porterait une signification définie et particulière à elle). Certes, l’étude du Kojiki et du Nihon shoki demeure le fil directeur de mes recherches puisque l’un des buts de ces écoles ésotériques est l’interprétation de ces textes à travers les théories syllabiques. Cependant, mon objectif reste inatteignable, et malgré la rédaction de quelques pages sur ce nouveau sujet, j’échoue à me débarrasser d’une tenace impression de manque d’authenticité. C’est ainsi que, non sans un certain embarras, j’envisage un abandon pur et simple de mon travail.
Deux années pratiquement vides au niveau recherche s’ensuivent, et je dois remercier aujourd’hui mon directeur Alain Rocher de m’avoir accordé sa confiance pendant cette période creuse, en me conseillant de renouveler chaque année mon inscription à l’EPHE. Puis, en 2014 je décide de reprendre les choses en main et de me rapprocher de mon premier sujet de recherche sur la parole dans le Japon archaïque. Pourtant, malgré l’amélioration de mes compétences de compréhension et de lecture en japonais archaïque et moderne, je reste inquiet parce qu’après tant d’années mes conclusions ne sortent guère des sentiers battus.

Le déclic.
En novembre 2014, un déclencheur imprévu donne une nouvelle orientation à ma recherche. Lors d’un congrès à Tokyo, je présente un cas de figure sur la modalité d’acte de parole appelée koto-age (litt. « élévation des paroles »), qui se situe dans un épisode relativement connu du Kojiki dans lequel le héros Yamato-takeru exécute un tel acte de parole devant la divinité du Mont Ibuki. Cet acte devient plus tard la cause première de sa mort.
M. Iyanaga Nobumi, chercheur de l’EFEO dont je suivais les séminaires de kanbun bouddhique depuis 2008, assiste également au congrès. L’occasion se présente alors de discuter de ma présentation et de m’informer de ses recherches sur les actes de vérité indiens et notamment du point commun qu’il voyait entre eux et le koto-age de Yamato-takeru au niveau de l’importance de la notion de « vérité. » Il existe certainement des différences avec le cas de Yamato-takeru, mais je prends conscience grâce à ce parallélisme que le koto japonais puisse ne pas faire référence à un fait futur mais à un simple fait existant dans le monde : l’actant invoque ce fait réel, et si le contenu des mots prononcés n’est pas en adéquation avec ce fait, un résultat néfaste s’ensuit.
Suite à cet entretien fructueux, je me lance dans l’examen d’autres épisodes, qui me confirment l’importance du lien entre ce koto et la notion de vérité. Depuis cette révélation, un vent nouveau souffle sur ma prospection des textes et transforme radicalement mon attitude de chercheur. Peu après, je fais part de mes changements de plan à mon directeur Alain Rocher, qui les accepte tout en me donnant de précieux conseils sur la structure, les références bibliographiques et sur la nomenclature des concepts. Soutenu ainsi par ces deux piliers, M. Rocher comme directeur principal, et de manière plus informelle M. Iyanaga, une nouvelle recherche commence. Ayant été conseillé de tout recommencer, je décide de lâcher prise et éliminer tout ce que j’avais rédigé sur mon ancien plan, une bonne centaine de pages. Pourtant, étrange coïncidence, ce même mois de novembre 2014 je reçois une lettre de l’École Doctorale me notifiant que la loi par rapport à la durée des thèses vient d’être modifiée, et que dans mon cas il me faut absolument soutenir avant le 31 décembre 2015. Plus qu’une année, et pas une seule page rédigée…
L’urgence de la situation me pousse d’abord à réexaminer longuement le contenu de mes textes sources, le Kojiki et du Nihon shoki, et ma rudimentaire première méthode consiste en une prospection « au petit bonheur la chance » des innombrables cas de figure du terme koto, puis en une analyse contextuelle visant à comprendre le rôle spécifique quʼil joue dans chaque épisode. Des longues journées et nuitées de prospection aléatoire s’ensuivent, mais plus tard je commence à cibler, à identifier des catégories et sous-catégories dans ce concept de koto, et à dégrossir ma méthodologie, que je décide d’encadrer dans l’épistémologie historique. Ce n’est que par le biais de ce perfectionnement que mon travail commence enfin à porter des fruits réels, qui continueront à tomber de façon exponentielle pendant une année jusqu’en décembre 2015, grâce à l’appui presque quotidien de mes deux directeurs. Un sursis me sera accordé pour soutenir en janvier 2016, ce qui me permettra de sauver plusieurs sections de ce travail car, pendant les trois derniers mois, les journées de 13 ou 14 heures de rédaction n’étaient pas rares. Même aujourd’hui j’ai encore du mal à croire que cela ait pu aboutir, et c’est pourquoi ce Prix de la SFEJ me touche autant, puisqu’il récompense cet enthousiasme tardif mais incroyablement intense dans mon parcours de doctorant.

Développement et conclusions du travail
Au risque de paraître long, j’aimerais maintenant expliquer brièvement à l’Assemblée les grandes lignes de mon travail final. Ce que cette thèse met en évidence est que le Kojiki et le Nihon shoki sont imbus d’un bout à l’autre du terme koto et de sa sémantique particulière, qui s’avère indispensable pour comprendre le sens profond de plusieurs épisodes. En effet, si l’on prend l’exemple de ce passage qu’est la Cession du Pays, on constate qu’il est centré autour de notions-clé comme mi-koto, mi-koto-mochi, koto-yosashi, kaheri-koto, et surtout, koto-muke, qui forment un complexe cycle séquentiel dont la compréhension est impossible sans la connaissance préalable de tous les versants sémantiques du koto. Cette multiplicité de fonctions me pousse d’ailleurs à rebaptiser le koto comme « concept K. » Certes, ce changement d’appellation répondait aussi à un besoin de me démarquer d’autres travaux, non pas en quête d’une « originalité » vide de sens, mais afin d’éviter que cette étude soit assimilée à certaines prémisses sur le sens du terme koto qui sous-tendent d’autres thèses, notamment sur le rapport avec la notion de koto-dama. Bien que le sens originel de ce dernier binôme ait été sans doute d’une grande richesse notionnelle, il n’en reste pas moins que la recherche ultérieure, surtout depuis l’époque Edo, a attribué à ce mot un sens réducteur de performativité magique. Ceci justifie à mon sens mon choix de ne pas m’y appuyer dans mes analyses.
Cependant, la raison profonde pour laquelle j’introduis ce signe nouveau, le « concept K », réside surtout dans le grand nombre de versants sémantiques que je pressentais dans le koto archaïque, et qui dépassent bien les deux sens les plus communs de « fait » et « parole. » En effet, ces Chroniques offrent une grande panoplie d’exemples, qui mettent en lumière chacun de ces aspects du terme koto. L’aspect « essence » du koto-muke, l’aspect « ordre » du koto-yosashi et du mi-koto, l’aspect « adéquation entre faits et paroles » du koto-age, illustrent une grande variété de sens que je schématise sous forme de plusieurs sous-opérateurs : K(f), K(p), K(e), K(o) et K(s), lesquels sont liés par cette force cohésive de « vérité. » Compte tenu de l’importance intrinsèque que des notions telles que « fait », « parole », « essence », « injonction » et « sincérité » peuvent véhiculer au sein du système de pensée d’une civilisation donnée, la concentration de toutes ces notions en un seul noyau de sens en langue japonaise ancienne témoigne du rôle capital du concept de koto pour la compréhension du champ épistémologique du Japon archaïque. Cette richesse m’a poussé depuis lors à poursuivre mes recherches dans ce domaine, ce qui a porté ses fruits sous la forme de quelques conférences à l’étranger, ainsi que de quelques articles sur le koto publiés dans l’annuaire de l’Université Kokugakuin, en 2016 et 2017.

Conclusion
Si une « morale » devait être retenue de mon parcours cahoteux de doctorant, c’est que la recherche nécessite, pour être authentique, de la motivation comme souffle premier. Cette assertion, banale de prime abord, prend tout son sens lorsqu’elle appartient au domaine du vécu. Au moment le plus stérile du parcours, un déclic imprévu peut se présenter sous la forme d’une simple conversation qui redonnera vie, comme par magie, à une recherche temporairement essoufflée. L’énergie déclenchée par ce tournant peut sembler intarissable au doctorant, qui est souvent surpris, voire effrayé, du rythme frénétique de travail quotidien qu’il est capable de maintenir. Cette thèse en est une parfaite illustration car, comme il a été évoqué, les 500 pages qui la composent furent rédigées en moins d’un an, entre 2014 et 2015, après 7 années de méandres invraisemblables. Ce n’est certainement pas un parcours à imiter pour la rédaction d’une thèse, mais les tournants et les opportunités se présentent souvent à notre insu, indépendamment de nos projets et ambitions, et je trouve qu’il serait injuste de les blâmer pour cela en les qualifiant de « tardifs. » Ce sont en revanche de très rares cadeaux pour lesquels on ne peut quʼêtre reconnaissant, et ceci à nʼimporte quel stade du travail. En outre, si on a la chance d’être soutenu de plus, par deux éminents savants dans les études du Japon, comme le sont mon directeur de thèse Alain Rocher, et mon deuxième directeur Iyanaga Nobumi, on peut dire que tout chercheur dans le domaine, pourvu qu’il soit motivé, pourrait arriver à construire un beau travail. Je prie d’ailleurs à mes deux directeurs de trouver ici le témoignage profond de ma reconnaissance. Ce n’est point exagéré de dire que sans leur soutien, leurs idées et leurs remarques, même une seule page de ce travail n’aurait jamais vu le jour.
Finalement, je me permets de signaler que la rédaction de ce travail s’est révélée cruciale pour moi puisqu’elle a orienté définitivement ma vie vers la recherche dans le champ des Études Japonaises. Ce Prix de la SFEJ vient non seulement couronner l’effort fourni pendant la rédaction, mais aussi fortifier ma conviction que je suis engagé dans une voie qui me convient, dans un domaine auquel je pourrai sans doute apporter des contributions utiles, soit-il dit sans aucune prétention. Dans tous les cas il est certain que ma recherche future dans ce domaine sera aiguillonnée par la réception de cette importante distinction que j’ai l’honneur de recevoir aujourd’hui.

Avec mes plus sincères remerciements à la SFEJ pour ce Prix de Thèse 2017.
Ignacio Quiros