Cipango, numéro 29 : Japon – Périodisation(s) en question(s)
Dans deux de ses ouvrages de référence, Histoire et Mémoire, et Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, l’historien Jacques Le Goff interroge l’action humaine de découpage du temps qu’est la périodisation, un acte qu’il qualifiait de « complexe, chargé à la fois de subjectivité et d’effort pour produire un résultat acceptable par le plus grand nombre »[i]. Pour Le Goff, la périodisation est artificielle et provisoire[ii]. Dans une inspiration similaire, le philosophe Daniel Milo a quant à lui proposé de décaler le début de l’ère chrétienne, cherchant à démontrer la valeur, devenue intuitive et banale, de l’unité de découpage « siècle », mais également, par là même, son caractère artificiel[iii]. Or, si l’on comprend l’histoire comme récit d’événements[iv], à l’instar de Paul Veyne, et si l’on accepte, comme Le Goff, que sortir de la périodisation, c’est sortir d’une histoire événementielle[v], comment donc écrire l’histoire ?
Au Japon aussi, la question de la périodisation et de l’articulation entre les époques a fait l’objet de nombreux travaux, notamment à propos de l’époque kinsei 近世. La coexistence d’une multiplicité d’expressions en français et en anglais pour rendre ce terme matérialise d’ailleurs toute la validité d’un tel questionnement. En effet, depuis le début des années 1990, des historiens tels qu’Asao Naohiro[vi], Bitō Masahide[vii], ont réfléchi aux bornes chronologiques de leur période d’étude, de son commencement à son chevauchement avec la période, dite du bakumatsu (littéralement de « la fin de l’époque shogunale »). Depuis, nombre de chercheurs et chercheuses ont procédé à un décloisonnement géographique et chronologique de leurs objets d’étude, ce qui a permis de mettre au jour de nouvelles chronologies et temporalités[viii].
Les réflexions autour de la périodisation rejoignent, plus généralement, celles portant sur la catégorisation ; la question des bornes chronologiques du Japon « moderne » est d’ailleurs au cœur d’un grand nombre d’ouvrages portant sur l’archipel[ix]. Elles s’inscrivent dans une série de larges questionnements sur le Japon : comment y a-t-on classé, conçu, pensé le « moderne » ou le « classique », le « passé » ou le « présent », l’« ancien » ou le « (re)nouveau », l’« héritage » ou l’« anachronisme » ? Y existe-t-il des « marges périodiques/chronologiques », comme il existerait des marges statutaires ? Mais elles soulèvent aussi, par ailleurs, des enjeux politiques quant à la place de la périodisation dans le cadre des récits nationaux, centrale par exemple dans le cas de la Chine contemporaine. Cette dimension questionne également, par corollaire, un problème fondateur : comment y a-t-on succombé ou résisté à l’imposition du récit européen, comme l’écrit Jack Goody[x], voire à l’allochronisme, tel que défini par Johannes Fabian[xi] ? Quel(s) avenir(s) s’y dessine-t-on, au-delà du présent ?
Ce numéro de Cipango a pour vocation de mettre en lumière les différentes manières dont les chercheurs et chercheuses s’intéressant au Japon (toutes disciplines confondues) et travaillant sur des sources en langue japonaise, ont pu – ou dû – appréhender, contourner, confronter, comprendre, ou remettre en question la périodisation, mais aussi interroger et manipuler les catégories chrononymiques dans l’analyse de leurs objets d’étude.
En plus de ce dossier thématique, le comité accepte également des articles varia qui pourront être publiés en marge du présent dossier ou dans un numéro à part.
Celles et ceux qui souhaiteraient soumettre un manuscrit à la revue Cipango sont invité.e.s à l’envoyer au format .doc/.docx avant le 4 octobre 2026 à l’adresse edouard.lherisson@inalco.fr (en ajoutant en copie ken.daimaru@u-paris.fr). Une évaluation sera ensuite réalisée avant la fin du mois de novembre 2026, la version finale des manuscrits devant être soumise à la revue pour le 10 janvier 2027. La publication est prévue à la fin de l’année universitaire 2027. Les consignes aux auteurs sont consultables sur le site de la revue : https://journals.openedition.org/cipango/687.
Les personnes qui souhaiteraient obtenir des informations supplémentaires peuvent contacter la responsable scientifique du numéro, Noémi Godefroy.
[i] LE GOFF Jacques, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Paris, Seuil, collection ‘La Librairie du XXIe siècle’, 2014, p.15.
[ii] Ibid., p.37
[iii] MILO Daniel S., Trahir le temps (histoire), Paris, Les Belles Lettres, 1991.
[iv] VEYNE Paul, Comment on écrit l’histoire, Paris, Points, 2015, p.14, 23.
[v] LE GOFF Jacques, Histoire et Mémoire, Paris, Gallimard, 1988, p.32
[vi] ASAO Naohiro 朝尾直弘, « Kinsei to wa nani ka » 近世とは何か, in ASAO Naohiro (dir.), Nihon no kinsei 日本の近世, Tokyo, Chūō-kōron, 1991, republié dans le volume 8 des Œuvres complètes d’Asao Nobuhiro Asao Naohiro chōchosaku shū 朝尾直弘著作集, Tokyo, Iwanami shoten, 2004.
[vii] BITŌ Masahide 尾藤正英, Edo jidai to wa nani ka 江戸時代とは何か, Tokyo, Iwanami Shoten, 1992.
[viii] Par exemple, HAMASHITA Takeshi浜下武志 & KAWAKATSU Heita 川勝平太 (dir.), Ajia kōeki ken to Nihon kōgyōka 1500-1900アジア交易圈と日本工業化 1500-1900, Tokyo, Liburo, 2000, Walker Brett L., The Conquest of Ainu Lands: Ecology and Culture in Japanese Expansion, 1590-1800, Berkeley, University of California Press, 2001, DRIXLER Fabian, Mabiki – Infanticide and Population growth in eastern Japan, 1660-1950, Berkeley, University of California Press, 2013.
[ix] Voir notamment GLUCK Carol, Japan’s Modern Myths – Ideology in the Late Meiji Period, Princeton, Princeton University Press, 1985.
[x] GOODY Jack, Le vol de l’Histoire – Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, 2010.
[xi] FABIAN Johannes, Time and the Other: How Anthropology Makes its Object, New York, Columbia University Press, 2002, p. 32-34.
